Selon une enquête Ipsos publiée en 2025, 62 % des adolescents ressentent de l’angoisse lors des évaluations, et 48 % citent les notes comme facteur de dégradation du sommeil. Si votre enfant stresse avant chaque contrôle au point de mal dormir, il n’est pas un cas à part. La question de supprimer les notes touche donc quelque chose de bien réel. Mais entre les partisans du « tout compétences » et ceux qui y voient un nivellement par le bas, ce que disent vraiment les études est plus nuancé que les deux camps ne le laissent croire.
Ce qui remplace concrètement la note sur le bulletin
Dans un système d’évaluation par compétences, l’enfant ne reçoit plus un chiffre pour un devoir. À la place, le bulletin liste des compétences travaillées — « savoir poser une multiplication », « comprendre un document historique », « rédiger un texte cohérent » — et indique pour chacune un niveau de maîtrise. Les formulations varient d’un établissement à l’autre, mais on retrouve souvent quatre niveaux : maîtrise insuffisante, fragile, satisfaisante, très bonne maîtrise.
Ce que le parent lit sur le bulletin change donc de forme : plus de moyenne générale, plus de classement implicite. À la place, une photographie de ce que l’enfant sait faire ou non sur des objectifs précis. L’idée est que l’élève comprend mieux sur quoi travailler, et que le parent voit où se situe réellement la difficulté plutôt que de se retrouver avec un « 8/20 en français » sans plus d’explication.
Les effets positifs que les études ont mesurés
L’argument le plus solide en faveur de l’évaluation par compétences concerne les inégalités sociales. Une étude portant sur 6 000 élèves de l’académie d’Orléans-Tours, menée par le CNRS, montre que ce système a permis de diviser par deux l’écart de performance entre élèves de familles favorisées et défavorisées. C’est un résultat notable, même si ces données restent limitées à une académie sur une période donnée et ne se généralisent pas mécaniquement à toute la France.
Du côté des élèves, l’expérimentation menée au collège Albert Camus de La Rochelle donne des chiffres frappants : 100 % des élèves de 5e interrogés déclarent mieux comprendre ce que leurs enseignants attendent d’eux. 76 % disent en parler plus facilement avec leurs parents. Et 70 % des parents estiment que leur enfant a davantage confiance en lui avec ce système. Ces résultats méritent d’être pris avec précaution : il s’agit d’un seul établissement, l’échantillon n’est pas précisé, et les parents qui participent à ce type d’expérimentation y sont souvent déjà favorables. Mais ils donnent une indication sur ce que peut changer la suppression des notes dans la relation quotidienne autour de l’école.
Cette évolution dans les conversations à la maison n’est pas anecdotique. Quand un enfant peut expliquer « je ne maîtrise pas encore la résolution d’équations » plutôt que « j’ai eu 7 », la discussion porte sur un contenu précis plutôt que sur une sanction chiffrée. Pour un enfant qui souffre de l’impact que les mots des adultes ont sur sa confiance en lui, ce déplacement peut avoir un effet réel.
Ce que les études ne montrent pas, ou montrent moins clairement
L’image est moins convaincante dès qu’on regarde les résultats mesurables à plus long terme. Une étude menée par Algan, Constantin, Delpeuch, Huillery et Prost sur les collèges sans notes ne trouve aucun effet statistiquement significatif sur les résultats au brevet. Le brevet n’est évidemment qu’un indicateur parmi d’autres, mais c’est le seul repère externe et standardisé disponible — et il ne bouge pas.
L’étude de l’académie de Poitiers va dans le même sens sur la motivation : aucune différence mesurée entre les élèves évalués avec ou sans notes. Le changement de système ne remotivait pas les élèves en difficulté. C’est un point important : si votre enfant est en décrochage, l’espoir que supprimer les notes suffira à relancer quelque chose n’est pas soutenu par les données disponibles.
Sur les apprentissages eux-mêmes, 57 % des enseignants de classes sans notes interrogés par l’académie de Poitiers en 2014 estimaient que les effets étaient négligeables. Ce chiffre ne prouve pas que le système est inefficace — les enseignants évaluent subjectivement — mais il dit quelque chose sur la difficulté de mettre en œuvre le changement et d’en ressentir les bénéfices au quotidien.
La matière compte aussi. L’étude du CNRS sur l’académie d’Orléans-Tours montre que la suppression des notes produit des effets en mathématiques, mais les résultats ne sont pas significatifs en français ni en histoire-géographie. Pourquoi les maths et pas les autres matières ? Les mécanismes explicatifs ne sont pas documentés dans les données disponibles, mais c’est un fait à avoir en tête si votre enfant est en difficulté dans une matière littéraire.
Ce que ça change selon le profil de votre enfant
Les données générales ne répondent pas directement à votre question, parce que l’effet du système dépend de plusieurs variables propres à chaque enfant.
Le profil émotionnel. Un enfant très anxieux face aux contrôles peut effectivement souffler si la pression de la note disparaît. Un enfant qui trouve dans le chiffre un repère motivant — « j’avais 14, je veux faire mieux » — peut au contraire se retrouver sans ancrage clair pour mesurer ses progrès.
Le milieu socio-économique. L’effet de réduction des inégalités documenté par le CNRS est réel, mais il concerne surtout les écarts entre groupes. Pour un enfant issu d’un milieu favorisé où les parents peuvent compenser à la maison, l’effet sera probablement moindre que pour un enfant dont la famille dispose de moins de ressources pour décoder les attentes scolaires.
La qualité de mise en œuvre. Toutes les expérimentations ne se ressemblent pas. Si les grilles de compétences utilisées par l’établissement sont peu lisibles ou mal expliquées, le parent perd ses repères habituels sans en gagner de nouveaux. Dans ce cas, le bulletin par compétences génère plus d’inquiétude qu’il n’en résout. À l’inverse, quand les grilles sont claires et la communication avec les familles soignée — comme cela semble être le cas à La Rochelle, où 90 % des parents jugeaient les documents suffisamment lisibles — le système peut vraiment changer la lecture des progrès.
Pour les enfants qui aiment des approches différentes de l’apprentissage, un système par compétences peut aussi mieux coller à leur façon de progresser par étapes plutôt que par performance globale.
Comment suivre les progrès de son enfant quand il n’y a plus de note
Sans moyenne, le suivi devient plus qualitatif. Concrètement, cela veut dire apprendre à lire une grille de compétences plutôt qu’un tableau de chiffres, et changer la question posée à l’enfant en rentrant — moins « t’as eu combien ? » et plus « c’était sur quoi, t’as compris ? ». Ce n’est pas forcément plus simple, surtout si vous avez vous-même grandi avec les notes comme seul thermomètre scolaire.
Si votre enfant est dans un établissement qui expérimente l’évaluation sans notes, voici les questions concrètes à poser à l’école pour ne pas naviguer à vue :
- Quelles compétences sont évaluées dans chaque matière, et sur quelle période ?
- Comment lire le bulletin : que signifie chaque niveau de maîtrise dans vos grilles ?
- Comment savoir si mon enfant progresse d’un trimestre à l’autre sur une même compétence ?
- Si mon enfant passe dans un établissement avec notes l’année prochaine, comment se fera la transition ?
- Y a-t-il une réunion ou un document d’information pour les parents en début d’année ?
Ces questions permettent de vérifier si l’expérimentation est conduite avec suffisamment de clarté pour être utile — ou si vous avez affaire à une grille peu lisible qui ne vous apprendra pas grand-chose sur ce que votre enfant sait vraiment faire. Et si l’école a du mal à y répondre simplement, c’est une information en soi.