Un syndicat de parents fondé dans les quartiers d’immigration. Un premier livre qui remporte un prix féministe national. Et une thèse qui dérange autant qu’elle mobilise : la maternité comme outil de résistance politique. Fatima Ouassak ne propose pas une nouvelle théorie abstraite – elle part du quotidien de mères que les institutions regardent rarement.
Fatima Ouassak et le Front de mères : une voix politique venue des quartiers
Fatima Ouassak est politologue et militante de l’anti-racisme politique. Elle est surtout connue comme cofondatrice du Front de mères, premier syndicat de parents d’élèves issu des quartiers d’immigration en France. Cette structure, fondée à Bagnolet, part d’un constat simple : les parents des quartiers populaires sont absents des lieux où se décident les règles qui s’appliquent à leurs enfants.
Son premier livre, La Puissance des mères, publié aux éditions La Découverte en 2020, prolonge ce travail militant. Les 272 pages de l’ouvrage ne s’adressent pas aux spécialistes universitaires. Ouassak écrit pour celles qui gèrent une réunion de parents d’élèves sous-représentées, pour celles qui font face à des enseignants qui ne voient pas leurs enfants de la même façon que les autres.
Son parcours de politologue lui donne les outils pour théoriser ce que beaucoup vivent sans pouvoir le nommer. C’est cette combinaison – l’expertise académique et l’ancrage militant concret – qui rend sa voix singulière dans le paysage féministe français.
Que dit vraiment La Puissance des mères sur la parentalité et le racisme?
La thèse centrale est directe : la maternité, pour les femmes racisées des quartiers populaires, est un espace politique à part entière. Ouassak refuse de cantonner les mères à un rôle privé, affectif, domestique. Elle montre que l’acte d’élever un enfant dans un contexte de racisme systémique est, en lui-même, un acte de résistance.
L’autrice articule deux dimensions souvent traitées séparément : la lutte anti-raciste et la question de la maternité. Elle montre que le féminisme dominant a longtemps ignoré les mères des quartiers, parfois en les considérant comme trop éloignées de ses propres préoccupations. Cette mise à l’écart est elle-même une forme de violence politique.
Ouassak souligne aussi le rapport à l’école. Les mères qu’elle décrit font face à des institutions qui discriminent leurs enfants dès le plus jeune âge – dans l’orientation scolaire, dans les attentes des enseignants, dans les sanctions disciplinaires. Éduquer ses enfants à reconnaître ce racisme, leur donner les mots pour le nommer et y résister, c’est ce qu’elle appelle une forme de puissance maternelle.
La maternité comme espace de résistance politique s’ancre dans une longue tradition militante
Ouassak ne part pas de rien. L’idée que des mères peuvent s’organiser collectivement pour résister à un système oppressif traverse l’histoire militante à plusieurs reprises. Les Mères de la Place de Mai en Argentine, qui se rassemblaient pour réclamer des comptes sur leurs enfants disparus sous la dictature, en sont l’exemple le plus connu. Aux États-Unis, les mouvements de mères noires contre les violences policières – dont la figure de Mamie Till reste symbolique – ont aussi transformé la douleur privée en action publique.
La spécificité d’Ouassak est d’inscrire cette logique dans le contexte français des quartiers d’immigration, avec ses propres codes institutionnels, sa géographie scolaire et ses formes particulières de racisme. Elle ne plaque pas un modèle importé : elle construit un cadre d’analyse ancré dans une réalité française précise.
Cette démarche rejoint aussi les réflexions sur le rôle concret des parents dans la construction de l’avenir de leurs enfants, bien au-delà des injonctions à l’optimisme. Ce que fait Ouassak, c’est politiser ce rôle au lieu de le laisser dans la sphère du privé.
Comment les parents des quartiers peuvent-ils s’emparer de ces outils dans leur quotidien?
Le livre ne reste pas au niveau des idées. Ouassak propose des leviers concrets, à commencer par l’organisation collective. Rejoindre ou créer une structure comme le Front de mères, c’est sortir de l’isolement dans lequel beaucoup de parents des quartiers se retrouvent face aux institutions scolaires.
Dans le rapport quotidien à l’école, cela peut se traduire par des gestes précis : demander à consulter le dossier scolaire de son enfant, contester une orientation qui semble biaisée, interpeller les enseignants en groupe plutôt qu’individuellement. Ces actes banals deviennent politiques dès lors qu’on comprend le système dans lequel ils s’inscrivent.
- Nommer le racisme à ses enfants, dès l’âge où ils commencent à vivre des situations d’injustice à l’école
- S’organiser avec d’autres parents du quartier autour de cas concrets, pas seulement lors des conseils d’école officiels
- Refuser la culpabilisation institutionnelle qui présente l’échec scolaire comme un problème familial, pas structurel
Ces outils rejoignent d’autres réflexions sur la façon dont les dynamiques relationnelles se jouent au sein des familles sous pression. Quand le dehors est hostile, l’intérieur de la famille peut devenir un espace de préparation, pas seulement de protection.
Réceptions critiques et débats autour du livre
La Puissance des mères a reçu le prix du public du meilleur essai féministe Causette, remis le 24 juin 2021. Ce prix, décerné par le lectorat du magazine Causette, a donné une visibilité nationale à l’ouvrage et à la démarche d’Ouassak.
Mais la réception n’a pas été unanime. Certains courants féministes ont critiqué la place centrale accordée à la maternité, y voyant un risque de renforcer l’assignation des femmes au rôle de mères. D’autres ont questionné la frontière entre l’anti-racisme politique et une forme de communautarisme.
Du côté de l’anti-racisme, des voix ont salué la rupture avec un féminisme qu’elles jugent trop centré sur les femmes blanches des classes moyennes. La thèse d’Ouassak a permis de nommer un angle mort du féminisme français : l’invisibilisation des mères des quartiers dans les luttes collectives.
Ces tensions sont réelles et documentées. Elles indiquent moins les limites du livre que la nervosité des cases dans lesquelles on voudrait le faire rentrer. Ouassak a choisi de ne pas choisir entre féminisme et anti-racisme. C’est précisément là que le livre dérange – et c’est aussi là qu’il tient debout.